L’Amendement N°4

Vous avez peut-être entendu parler récemment de « l’amendement N°4 ».  Ces deux fameuses petites phrases qui visent à protéger les libraires indépendants des géants du secteur, notamment le grand méchant Amazon.

Ou comment brosser les libraires dans le sens du poil, se mettre à dos les acheteurs, et tout ça pour du vent.

1/ Le principe

Voici ce que dit l’amendement :

« Lorsque le livre est expédié à l’acheteur et n’est pas retiré dans un commerce de vente au détail de livres, le prix de vente est celui fixé par l’éditeur ou l’importateur. Le détaillant peut pratiquer une décote à hauteur de 5 % de ce prix sur le tarif du service de livraison qu’il établit. ».

Source

Traduction : désormais, lorsqu’un livre est vendu sur le net, l’expéditeur devra choisir entre offrir les frais de port et faire payer les livres au prix éditeur OU offrir une réduction de 5%, mais faire payer les frais de port.

Le cumul des deux avantages (5% + port offert) ne sera donc plus possible, ce qui va légèrement augmenter la facture de ceux qui se sont habitués à commander sur des sites comme Amazon ou la FNAC. Et comme à chaque fois qu’on annonce une augmentation, forcément, les concernés se mettent en colère.

2/ Est-ce la bonne solution ?

En tant qu’amoureuse des livres, ma première réaction quand j’ai appris la nouvelle via l’article Madmoizelle, a bien sûr été de me dire que c’était une bonne chose. Puis j’ai lu les commentaires de l’article. Et là, ça m’a filé des boutons.

Ça m’a filé des boutons, mais surtout, ça m’a fait réfléchir : est-ce vraiment la bonne solution pour aider nos librairies ?

Personnellement, je ne m’en suis jamais caché, quand il s’agit d’acheter des livres, j’ai un comportement paradoxal. J’aime l’idée de soutenir les petites librairies quand je le peux, mais ça ne m’empêche pas d’aller principalement me fournir chez la FNAC, qui me permet de cumuler les 5% et les frais de port. Amazon ? J’ai dû commander deux fois chez eux en trois ans, pour des livres en VO. Par principe, je les évite à cause de leurs pratiques douteuses en ce qui concerne les stocks et la manière dont ils traitent leurs employés (entre autres choses).

Je ne parle même pas de ma période étudiante, où, plutôt que de renoncer purement et simplement aux livres, je me tournai vers des méthodes pas très licites, en espérant des périodes plus clémentes qui me permettraient d’acheter les versions papier.

Bref, je suis tiraillée entre d’un côté mes beaux principes de « il faut défendre les petits » (dont je fais maintenant partie), et de l’autre la réalité du quotidien (parce qu’en tant que petite, je vais attendre encore longtemps avant de pouvoir me dégager le moindre salaire). Le fait est que tout coûte de plus en plus cher et qu’il faut pouvoir joindre les deux bouts. Dans ces conditions, je comprends que les loisirs, et en particulier les livres ne soient pas la priorité, et que, conséquence directe, le secteur soit en crise depuis plusieurs années déjà.

Alors, pondre une telle loi, justement au moment où les gens en ont de plus en plus marre de regarder constamment le porte-monnaie ? Cela fait certes très longtemps que les libraires attendent ça, mais pour moi, ça ressemble désagréablement à une forme de suicide assisté.

Bien sûr, on ne peut pas mettre tous les acheteurs dans le même sac, mais il n’est pas difficile de deviner comment une grande partie d’entre eux vont réagir:

– Certains parmi ceux qui n’ont pas de difficulté financière particulière ou importante, continueront comme avant : Amazon ou la librairie de quartier, selon leurs habitudes.

– D’autres, parmi ceux qui ont plus de mal, vont essayer de trouver des alternatives : numérique (légal ou non), emprunt en bibliothèque ou auprès d’amis, achat d’occasions.

À ce titre, au lieu de mettre les librairies indépendantes et les gros, type Amazon, sur le même pied d’égalité, j’ai peur que cela ne finisse par tuer un peu plus les premiers et engraisser davantage les seconds. D’ailleurs, Amazon est doublement avantagé : en plus d’augmenter leurs marges sur les commandes faites par des clients de la première catégorie, ils vont pouvoir, grâce à leurs offres de livres d’occasions et d’e-book, conserver leurs clients de la seconde catégorie.

Est-ce qu’avec cet amendement, les clients se détourneront des géants pour retourner dans les librairies ?

Non, car ces dernières ne sont pas plus compétitives qu’avant. Elles ne sont pas davantage en mesure d’offrir les frais de port, ou de proposer les 5% de manière systématique, alors que leurs grands concurrents, eux, vont pouvoir continuer à le faire.

Alors tout ça, au final, ça ne sert à rien, sinon à braquer les acheteurs.

3/ Le vrai problème : les frais de port

Personnellement, j’aurai préféré que le gouvernement s’attaque directement aux frais de port, car c’est là que se trouve, à mes yeux, le véritable noeud du problème. Comment voulez-vous justifier à un client qu’il paye 3€ un livre qu’il a acheté 8€ ? C’est à ce niveau-là qu’il y a une réelle inégalité entre les grands et les petits, puisque les gros, en expédiant des volumes importants peuvent jouir de gros rabais, quand les petits payent plein pot – et donc, font payer plein pot à l’acheteur, car comment voulez-vous rogner de 3€ sur votre marge libraire quand celle-ci est de 2.80€ ?

Si notre cher gouvernement veut réellement préserver la chaine du livre et l’esprit de la Loi Lang dont nous sommes si fiers, c’est, à mon avis, là qu’il faut taper, et pas ailleurs !

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3 réflexions sur “L’Amendement N°4

  1. Pas directement concernée, mais ça n’est pas loin de rejoindre le débat actuel que nous avons au Québec sur le prix unique du livre… Et j’aime beaucoup à ce sujet cet article d’une auteure québécoise : http://myleneetelisabeth.blogspot.ca/2013/08/le-livre-prix-unique-deshabiller-pierre.html

    Cette loi a peut-être pour but d’aider les libraires, mais je pense qu’elle risque de faire du tort aux auteurs et aux éditeurs. Sauf les très gros, les bestsellers, parce que quand l’iceberg s’enfonce un peu plus, la pointe supérieure, elle, reste toujours émergée. Si les gens ont de l’argent pour acheter moins de livres… c’est ce qu’il va passer : ils vont acheter moins de livres.

    Je n’ai pas très bien compris, en revanche, ce que tu dis à la fin sur les frais de port. Tu parles de la distribution en librairie ? Le libraire, comme le distributeur/diffuseur, se prend un pourcentage sur le prix de vente de chaque exemplaire, et pas un tarif calculé sur le volume, non ?

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