De la valeur des livres (numériques)

J’ai le blues. Hum, en fait, ça fait longtemps : régulièrement, la même question revient : pourquoi me suis-je acharnée à vouloir faire de l’édition ? C’est stupide, ça sert à rien, mais j’en veux à la prof qui m’a refusé l’accès à la classe techno que je voulais à l’époque, car peut-être qu’au lieu de baisser les bras, j’aurai continué vers l’informatique. L’informatique, c’est plus gratifiant que l’édition. Et ça paye mieux.

Mon coup de cafard, en ce moment, vient du sentiment que le livre ne vaut plus rien. Et plus ça va aller, moins il aura de valeur.

Il y a quelques jours j’ai vu passer sur mon fil FB un article (depuis perdu dans les méandres des actus diverses) parlait de la place de plus en plus importante des écrans dans nos vies, au détriment du livre. Il citait en exemple un voyage en TGV, où personne autour de l’auteur de l’article ne lisait le moindre roman. Quelques magasines oui, mais pas de romans, ni même de BD ou de manga. Ça ne m’étonne pas – j’ai fait le même constat.

Cet autre article daté de mars fait également état d’un recul (quoi que je le trouve plutôt réconfortant par rapport au premier) : en France, on continue de lire, et surtout, l’affect reste très important.

Là où ça commence à devenir vraiment sensible, c’est sur le numérique.

Si vous avez un peu suivi l’actualité littéraire de ces dernières semaines, vous savez qu’aux États-Unis, Hachette est en guerre contre Amazon (ou c’est l’inverse, on ne sait pas trop…) Le problème : le prix des livres (libres là-bas), notamment les e-books.

J’avoue que les péripéties de cette histoire me font bien rire (jaune). J’ai particulièrement a-do-ré lorsqu’Amazon a bloqué les commandes de livres d’Hachette, et recommandé à ses clients d’acheter des livres d’autres éditeurs. Parce que oui oui, un livre n’est qu’un bien de consommation comme un autre, et qu’on peut les interchanger sans problème !

Depuis, les auteurs grognent, Aurélie Filippetti s’indigne et les lecteurs choqués prennent parti sur le net. Du coup, Amazon essaye de ramener les gens de son côté en enfonçant les portes ouvertes : ils expliquent dans un communiqué que « moins les e-books seront chers, plus ils seront vendus ». Je vous cite un article :

Amazon explique : « Avec cette mise à jour, nous fournissons des informations spécifiques sur les objectifs d’Amazon. Un objectif clé est la baisse des prix des ebooks. De nombreux e-books sont vendus à 14,99 $ et même parfois à 19,99 $. C’est excessivement élevé pour un ebook. Avec un e-book, il n’y a pas d’impression, pas besoin de prévoir des stocks, aucun retour, aucune vente n’est perdue en raison de rupture de stock, il n’y a pas de frais de stockage, pas de frais de transport, et il n’existe pas de marché secondaire, les e-books ne peuvent pas être revendus comme des livres d’occasion. Les ebooks peuvent être et devraient être moins cher» .

J’ai posé la question dans mon entourage (l’échantillon n’est pas représentatif, mais les avis sont tout de même intéressants) : le « prix psychologique » pour un roman numérique tourne autour de 5€. Entre 5 et 10€, certains pourront l’acheter à condition que le livre n’existe pas en poche, sinon, ils auraient l’impression de se faire arnaquer. Et personne n’achèterai à plus de 10 €.

Je vous fait un rapide calcul : prenons un livre grand format, vendu 18€, qui sera vendu en e-book à 4,99€ (Ah, vous avez remarqué que tous les prix numériques finissent par .49 ou .99 ? La Loi Lang dit que l’éditeur décide du prix, mais dans la réalité, c’est Apple qui l’impose. Fin bref.) Ça nous fait une différence de 13,01€. Est-ce que vous pensez que ces 13€ représentent le prix de l’impression, du stockage et du transport ? Non, pas du tout.

Vous allez me dire : « Ton exemple, là, il est exagéré. Pis, il y a aussi une différence de prix énorme entre les grands formats et les poches, et on n’en fait pas tout un foin ». Oui, mais c’est juste pour pointer du doigts ce qui me mets mal à l’aise dans le numérique : comme c’est dématérialisé, on a tendance à penser que ça ne vaut presque rien, quitte à en oublier les dizaines et les dizaines de gens qui ont bossé pour que cet e-book arrive sur notre liseuse.

(Paradoxe suprême : sur les forums, je vois constamment des topics de conseils sur l’achat des liseuses, preuve que les gens sont prêt à investir dans le dernier cri, mais il y a aussi à côté une foule d’autres topics sur les bons plans – sites d’e-books gratuits ou opérations promo. Ça montre bien que ce qui est tangible a de la valeur, mais pas ce qui est dématérialisé : un e-book n’est rien de plus qu’un fichier.)

Personnellement, j’ai assimilé le prix psychologique des e-books à la même hauteur que mon entourage : environ 5€ pour un roman. Ce prix me semble viable si le e-book vient en complément d’un livre papier. En revanche, s’il s’agit d’une parution inédite, j’ai un peu plus de mal à comprendre comment l’éditeur peut s’en sortir étant donné que ses ventes devront couvrir tous les frais fixes.

(Ah oui, un autre mythe qui m’agace sur le numérique : les gens s’imaginent que ça ne coute presque rien à l’éditeur. Grâce à Calibre, tout le monde peut convertir son fichier Word en e-book. Alors du coup, il y en a qui pensent qu’en deux clics c’est plié façon « ben moi aussi je pourrai être éditeur, bandes de glandus ! » Et donc, soi-disant que lorsque l’e-book vient en complément d’une parution papier, c’est 100% bénéfices pour l’éditeur. Ah, les doux rêveurs !)

Bref, ma moitié éditrice n’aimerait pas trop que le prix moyen des e-books descende encore et que leur valeur baisse elle-aussi dans l’esprit des gens. Pourtant, ça me parait inévitable à présent que les offres d’abonnement commencent à se multiplier : en novembre dernier, Bragelonne, le géant de l’Imaginaire, annonce son arrivée sur Youboox puis, plus récemment, Amazon a lancé aux Etats-Unis l’offre Kindle Unlimited (et prépare déjà son arrivée en Europe).

Le premier, Youboox, propose les e-books gratuits, et rémunère les éditeurs aux pages vues grâce à la publicité. Une offre d’abonnement propose un accès aux livres « Premium », sans pub. Quant à Amazon, il s’agira directement d’un abonnement, semble-t-il.

Immatériel, principal distributeur numérique, nous as informé être en contact avec certaines de ces entreprises. Plusieurs problèmes se posent alors :

– Je cite le communiqué : « car leurs modèles diffèrent tellement du prix unique ». Effectivement, ce genre de modèle me semble aller à l’encontre de la Loi Lang. Mais bon, il doit y avoir une faille quelque part, sinon ces services ne seraient pas proposés. Le gouvernement, toujours de bonne volonté pour protéger le patrimoine culturel et l’intérêt des libraires, pondra peut-être une loi d’ici 8 ou 10 ans qui servira à apaiser les tensions, mais sera tout aussi inutile que la loi dite « Anti-Amazon ».

– Combien pour les auteurs ? A l’heure actuelle, les contrats prévoient une rémunération des auteurs en pourcentage du prix de vente HT. Quel que soit le modèle économique proposé (abonnement ou rémunération à la page vue), il faudra aménager les contrats en conséquence.
(Suite à l’annonce de Bragelonne, Vampires & Sorcières a publié un article très complet sur ce nouveau modèle économique que propose Youboox. Un point m’avait fait tiquer : les auteurs qui ont déclaré ne pas être au courant de la présence de leurs ouvrages sur la plateforme. A leur place, je demanderai à leur éditeur ce qu’il en est par rapport à leur contrat… (A moins que ça n’ait déjà été prévu ?))

————–

Bref, tout ce blabla pour dire que je ne suis pas optimiste quand à l’avenir. Je suis énormément attachée aux livres, et ça me fait mal de constater qu’ils deviennent de plus en plus des biens de consommations comme n’importe quoi d’autre. Et ça me fait tout aussi mal de constater chaque jour combien il est difficile de vivre de leur vente, à tous les niveaux de la chaine.

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7 réflexions sur “De la valeur des livres (numériques)

  1. Alors je ne voyage pas beaucoup en train, mais j’ai toujours quelqu’un qui lit un livre autour de moi. Dans les transports en commun (le métro notamment), je dirai qu’au moins une personne lit dans ma rame 3 trajets sur 5.
    Quand tu dis « les gens s’imaginent », tu parles aussi de ton entourage ou en général ? Car il ne me semble pas que c’est la majorité… On sait très bien, ne serait-ce que sur la forme : qu’un ebook bien construit, ce sont des compétences et du temps.
    En tant que lectrice bi (numérique et papier) et pas du tout dans le milieu, le futur du livre m’est vraiment obscur. J’ai presque l’impression que cela se construit au jourd le jour sans clarté ne serait-ce que sur le mois à venir.

    • J’admire ceux qui parviennent à lire dans les transports en commun : au mieux j’arrive pas à me concentrer, au pire il m’est arrivé de louper mon arrêt une fois ^^
      Sinon, maintenant que tu me le fais remarquer, je me souviens qu’il y avait pas mal de lecteur dans le métro toulousain. Mais si je compare au tram bordelais, vas savoir pourquoi c’est pas la même.
      Pour « les gens s’imaginent » c’est une généralisation que je fais à tors : il m’est arrivé de croiser ce genre de propos sur les forums d’auteurs (notamment de la part de certains qui voulaient s’auto-éditer), mais heureusement que non, effectivement, tout le monde ne pense pas ça.

  2. Oh, j’approuve cet article à 150%, et je ne sais pas trop quoi te dire parce que visiblement, t’as exprimé tous les tracas par rapport au futur papier alors je ne fais que «  » » » » »manifester » » » » » avec toi !

  3. J’avais écrit cet article il y a un moment sur le livre comme objet de consommation, je te le partage pour compléter la discussion http://livre-monde.com/un-jambon-trois-carottes-et-deux-livres-sil-vous-plait/

    Personnellement, j’ai tendance à changer petit à petit de position sur le numérique (j’ai la barrière psychologique moi aussi, mais elle tend à se repousser petit à petit… si je n’achète plus que peu de livres, c’est surtout parce que j’ai peu de moyens et que je les emprunte à la bibli 😀 )

    Sinon, j’ai tendance à penser que le livre numérique va finir, avec le temps, par supplanter le livre de poche, mais je ne pense pas qu’il détruira complètement le livre papier. Si cela doit arriver, ce ne sera pas à cause du numérique, mais bien à cause du désintérêt du lecteur pour la lecture. En France on est encore un pays de lecteurs, et je continuerai à la promouvoir à ma mesure. Ca ne change pas grand chose, mais c’est ma « part du colibri » 🙂

    • Ah, et d’expérience, l’informatique, ça ne paye pas non plus… enfin pas tant que ça… (pas mal d’exemples de dépression professionnelle en ce moment autour de moi) donc pas de regrets 😀

      • (Dis pas ça pour l’info, Monsieur a repris ses études dans cette branche 😀 )

        Je ne pense pas non plus que le numérique supplantera le papier, mais j’espère qu’il ne viendra pas remplacer, à terme, les livres poche ! Après avoir été une « lectrice bi » pendant un temps, je me rends compte que je préfère largement le papier – et parmi le papier, je préfère le format poche, moins cher et plus petit ^^

        Les raisons qui nous poussent à préférer un mode de lecture plutôt qu’un autre sont très variées, et ne font pour l’instant clairement pas l’unanimité. J’ai envie de dire : pourvu que ça dure ! Je ne suis ni pour ni contre le numérique, mais je trouve ça bien d’avoir le choix.

        Merci pour ton commentaire, et merci d’avoir partagé 🙂

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